Carina Ari en 1930
Carina parmi ses élèves à Paris, 1932 (en haut)
et 1933 (en bas)

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Tout change dans le monde du ballet
Au début
des années 1930, on n'avait toujours pas rompu avec
l'ancien système, consistant à faire représenter
les rôles d'hommes par des danseuses un peu plus âgées et plus solides en costume masculin.
Carina Ari exécrait cette pratique.
Elle fit savoir quelle cherchait
des personnes partageant cette opinion, et notamment un partenaire pour
elle-même. Balanchine se dit intéressé, mais il se
fit éconduire. Il navait jamais été particulièrement
bon danseur, mais allait devenir le plus grand chorégraphe de son
époque. Au lieu de Balanchine, Carina choisit Boris Kniaseff comme
partenaire de danse cétait tout simplement un danseur
de meilleur niveau. Bien plus tard, il devint un professeur célèbre.
Cela nous rappelle un aspect presque oublié
de la création de Carina. Elle était un professeur très
doué. Comme nous lavons déjà mentionné,
elle put suivre des cours particuliers auprès du maître Fokine
après avoir appris sur le tas lancien style français
à lécole dopéra de Stockholm. Et elle
avait le don de transmettre ce quelle avait appris. Le « lieutenant
» de Carina à lOpéra Comique était
Mauricette Cébron, une danseuse expérimentée. Elle
suivait la méthode de Carina et se chargeait de lenseignement
quotidien lorsque Carina était empêchée. Mauricette
Cébron quitta lOpéra Comique en 1934 pour aller à
lOpéra de Paris. Elle y travailla comme professeur de danse
pendant un quart de siècle. Toutes les étoiles françaises
allèrent chez elle et passèrent par son « école
». Celle-ci se fonde sur un système quavait créé
Carina Ari, laquelle avait connu lécole russe de Fokine,
pour sa part influencée par les styles français et, plus
tard, italien. Ainsi va la vie dans le monde du ballet. Carina fut un
maillon non négligeable dans cette chaîne créatrice.
Inghelbrecht et Carina Ari ne restèrent pas longtemps à
lOpéra Comique. La nouvelle mise en scène de Clair
de lune par Carina fut donnée au grand Opéra de Paris,
puis à lOpéra de Stockholm (1935). Lannée
suivante, elle créa à Stockholm le ballet Ève,
une cavalcade dÈve à travers lhistoire, et offrit
des rôles gratifiants aux solistes du Ballet de lOpéra.
Teddy Rhodin, Premier Danseur au Ballet de lOpéra, nota
dans ses mémoires : « Je nai jamais vu une créature
aussi belle quelle ».
Un an plus tard, peu avant la nuit de la Saint-Sylvestre 1937-1938, Carina
Ari donna lOde à la rose à lOpéra de
Stockholm, dans une version considérablement augmentée.
Ces trois uvres suffisaient à remplir une « soirée
Carina Ari » intégrale.
Il fallut ensuite attendre un quart de siècle avant quelle
ne redonne une chorégraphie dans sa ville natale. Ce serait le
ballet de Jean Börlin De Favitska Jungfruarna (Les vierges
folles), reconstitué à partir de ce dont elle pouvait
encore se souvenir. Dans lintervalle, elle avait totalement oublié
ses propres chorégraphies ce qui na rien dinhabituel
dans cette profession surtout à l'époque.
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Carina Ari
interprète « Sulamite » dans Le Cantique des cantiques,
1938
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Le Cantique des Cantiques
Dans le Paris
des années trente, une mission prestigieuese lattendait encore.
Serge Lifar envisageait de créer un ballet qui traiterait les motifs
du Cantique des Cantiques bibliques. Lifar avait besoin dune partenaire
pour le rôle principal, quil danserait en personne.
Luvre était lune
des expériences modernistes menées par Lifar un style
déjà révolu à lépoque. Le modernisme
avait atteint son apogée à Paris dans les années 1920,
avec les Ballets Russes, les Ballets Suédois et tous les «
ismes » qui sépanouissaient avec insouciance
à cette époque. La guerre, que beaucoup commençaient
à pressentir et à redouter, émit dès 1938 ses
premiers signes avant-coureur, sous forme dune atmosphère glacée
et « fébrile ». On rencontrait de moins en
moins dartistes et de modèles au café du Dôme,
un lieu jadis haut en couleurs. Le seul domaine où lon ne remarqua
rien fut celui du ballet et ce jusquau tout dernier moment.
La musique du Cantique des cantiques fut composée par Arthur Honegger,
qui utilisa essentiellement la batterie. Pour interpréter la belle
Sulamite, il fallait une danseuse douée, de formation classique,
mais capable de sélever au-dessus de son genre dorigine
et de se déplacer avec une grande « liberté »
des sens. Lifar ne trouva personne qui réunisse mieux ces qualités
que Carina Ari. Il ne conçut que les grandes lignes de sa chorégraphie.
Son intention était dimproviser, et de créer ainsi sur
la scène ouverte une certaine tension, un moment créateur.
Carina navait pas la moindre idée de ce que cela signifiait.
Par la suite, lors du grand pas de deux, Lifar se mit tout dun coup
à exécuter des pas et des mouvements totalement différents
de ceux quils avaient répétés ensemble. Que faire?
« On ne peut tout de même pas sarrêter et laisser
le public regarder ! » Intrépide, elle improvisa
sa propre chorégraphie en fonction de ce que faisait son partenaire.
La querelle qui suivit porta essentiellement sur la question de savoir qui
était capable dêtre le plus expressif..
Du point de vue rythmique et musical, Carina
était imbattable. Le public eut une réaction euphorique,
et les critiques chantèrent les louanges de la danseuse
un peu plus que ceux du danseur. Au bout du compte, Lifar emporta la victoire.
Le Cantique des cantiques entra dans lhistoire de la danse comme
lune de ses plus grandes uvres. Mais après huit représentations,
Lifar en eut assez et mit un terme au ballet. En 1939, Carina donna encore
une fois ses Scènes dansées à lOpéra
Comique. Ce fut son chant du cygne.
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